Ce site est dédié à l'étude et à la mise en valeur de l'œuvre graphique de Victor Hugo.

Suite de l'introduction des dessins étranges

Le contexte biographique éclaire cette évolution. La disparition tragique de sa fille Léopoldine Hugo continue de hanter l’écrivain. Selon Pierre Audiat, Hugo avait espéré, semble-t-il, pouvoir réussir, par un effort de volonté, à faire revenir près de lui sa fille bien-aimée Léopoldine, à la faire apparaître matériellement. (Ainsi vécut Victor Hugo, Hachette, 1947, p. 266):  « La nuit il s'éveille croyant sentir autour de lui une présence: il parle à ce fantôme et il lui semble l'entendre; il est persuadé que Léopoldine revient  lui; il va jusqu'à espérer qu'en concentrant sa volonté il parviendra à renouveler le miracle de Lazare et à la ressusciter d'entre les morts, mais la puissance de son verbe se brise contre la tombe; il doit renoncer à son rêve, se contentant d'épier les appels de Léopoldine ».

Hugo aurait nourri l’espoir insensé de la faire revenir par la seule force de sa volonté. Dans cette attente, entre veille et hallucination, le dessin devient peut-être un moyen de capter l’indicible, de donner forme à une présence absente.

Les expériences spirites menées auparavant, notamment à Jersey, constituent une autre clé de lecture. Hugo lui-même, comme le rapporte Adèle Hugo dans son journal, pensait que ce qui frappe l’ouïe pouvait aussi atteindre la vue. Après l’abandon de ces pratiques, ce dialogue avec l’invisible semble se déplacer vers l’intérieur : le crayon remplace la table tournante, le trait devient écoute.

À cela s’ajoutent des fragilités plus anciennes. Le souvenir de la folie de son frère Eugène Hugo plane en arrière-plan, comme une menace diffuse. Hugo lui-même note en 1856 des troubles physiques et nerveux. Cette tension extrême, entre lucidité et vertige, pourrait expliquer la naissance de ces formes instables, presque convulsives.

Certains critiques ont tenté d’en proposer une lecture esthétique. J.B. Barrère ( Dessins de Victor Hugo dans deux carnets de la collection Lucien Graux, La Gazette des Beaux-Arts,  septembre 1961,p.167). évoque l’influence des paysages accidentés, des architectures gothiques aux lignes brisées, ou encore des reliefs rocheux que Hugo décrivait déjà dans ses voyages. D’autres, comme Émile Bertaux (Victor Hugo Artiste p.5), y voient un écho direct aux pratiques spirites. À l’inverse, certains y lisent simplement une attention exacerbée aux formes naturelles : taches, lichens, nuages, troncs déformés.

Mais ces interprétations, si elles éclairent, ne suffisent pas à épuiser le mystère. Car ces dessins ne sont pas seulement influencés : ils sont habités. Ils traduisent une expérience intérieure intense, où le visible et l’invisible se confondent.

Ces figures aux traits incertains ne relèvent donc ni de la folie, ni du hasard. Elles constituent une véritable écriture parallèle, une langue graphique où se disent la fragilité des souvenirs, l’angoisse du vide, et la persistance des êtres disparus. Elles donnent forme à ce qui échappe aux mots : une vibration, une trace, une présence.

Publier aujourd’hui ces « dessins étranges », c’est inviter à une traversée. Non pas vers une explication définitive, mais vers une expérience sensible. Chacun pourra y projeter ses propres visions, ses propres peurs, ses propres résonances.

Car, plus que jamais, Hugo nous rappelle que l’art ne sert pas seulement à représenter le monde — mais à en révéler les abîmes.

 

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Date de dernière mise à jour : 28/04/2026