Le drame Les Jumeaux de Victor Hugo constitue un véritable point d’aboutissement dans son théâtre : il explicite des thèmes jusque-là implicites, comme la rivalité fraternelle, le sacrifice et l’échange de vies, dans une logique de mythe « caïnique » où le destin privilégie un frère au détriment de l’autre (Anne Ubersfeld, Victor Hugo et le Théâtre, p.126). Cette œuvre prolonge notamment les motifs déjà présents dans Ruy Blas.
Rédigée durant l’été 1835 (du 26 juillet au 23 août selon Adèle Hugo, p.596), ou 1839 selon d’autres sources (BNF, 1952, p.35), la pièce reste inachevée : Hugo interrompt l’écriture à cause de la maladie alors qu’il n’a pas atteint les deux tiers du projet initial en quatre actes. Bien qu’il affirme pouvoir achever rapidement le dernier acte (lettre à Adèle, 27 août 1839), il ne reprendra jamais le texte, qui sera finalement publié en 1889 parmi ses œuvres posthumes (BNF, p.35).
L’inachèvement demeure énigmatique : certains critiques évoquent des difficultés dramaturgiques (invraisemblances, manque d’unité), la complexité des personnages ou encore l’ambivalence de Mazarin ; d’autres soulignent des facteurs extérieurs comme la censure, les ambitions académiques, ou l’indisponibilité de l’acteur Frédérick Lemaître (Biré ; Baudouin ; Ubersfeld, p.378-386). Pourtant, Hugo semblait connaître le dénouement, dont un canevas a pu être reconstitué (Ubersfeld, Le Roi et le bouffon, p.375-378).
Le drame s’inspire de la figure du frère jumeau de Louis XIV (l’Homme au masque de fer) et entre en résonance avec l’histoire personnelle de Hugo, notamment le destin de son frère Eugène, frappé de folie puis mort, ce qui renforce la dimension tragique de la séparation des frères (Jean-Marc Hovasse, p.753 ; VHRA, p.572).
Enfin, après cet abandon, Hugo cesse d’écrire pour le théâtre pendant environ trois ans malgré les sollicitations, marquant une rupture importante dans sa production dramatique (Ubersfeld, p.128).